Dans la nuit du 11 au 12 octobre 1956, les habitants de la Vieille-Ville de Genève furent brusquement réveillés par des explosions, des fusées éclairantes et des sirènes. Pendant quelques heures, le Bourg-de-Four, la cathédrale Saint-Pierre et les rues de la Cité semblèrent plongés dans un véritable bombardement. Heureusement, il ne s’agissait que d’un exercice.
Organisée par le bataillon de Protection aérienne (PA) 7, cette vaste simulation avait pour objectif de tester la capacité des autorités civiles à faire face aux conséquences d’une attaque aérienne.
La protection des populations civiles contre les bombardements apparaît en Suisse dès les années 1930. Face à la montée des tensions internationales et aux progrès de l’aviation militaire, la Confédération crée en 1934 la défense aérienne passive, une organisation chargée d’alerter la population, d’organiser les secours et de préparer les villes à d’éventuelles attaques.
À Genève, cette politique se traduit notamment par la construction, en 1939-1940, du poste de commandement souterrain de la Petite-Treille, aménagé sous la terrasse de la rue de l’Hôtel-de-Ville. Il comprend un poste de commandement, un central téléphonique, des installations de filtration de l’air et des locaux techniques capables d’abriter plus d’une centaine de personnes. Pendant toute la Seconde guerre mondiale, cet ouvrage déclenche plusieurs dizaines d’alertes aériennes chaque année et coordonne les mesures de protection de la population.
Après la guerre, loin de disparaître, cette organisation est progressivement transformée. En 1951 sont créées les troupes de protection aérienne, puis une première ordonnance sur la protection civile entre en vigueur en 1954. Dans un contexte marqué par les tensions de la Guerre froide, la Suisse considère désormais que la protection des civils constitue un complément indispensable à la défense militaire.
C’est dans ce contexte qu’est organisé le grand exercice du bataillon PA 7 durant la nuit du 11 au 12 octobre 1956. Dès la soirée, les organisateurs métamorphosent la Vieille-Ville. Des poutres et des planches barrent plusieurs rues afin de simuler l’effondrement d’immeubles. Une camionnette renversée bloque une partie de la Treille. Police, pompiers de guerre, sanitaires, Services industriels, équipes d’observation et de liaison prennent position autour du poste de commandement installé dans l’abri de la Treille.
Peu avant minuit, un caporal est posté dans la tour sud de la cathédrale Saint-Pierre, où il reprend symboliquement la fonction de l’ancien veilleur de nuit. Équipé d’une radio et d’un téléphone, il surveille le ciel et signale l’approche d’une formation imaginaire de bombardiers.
À minuit exactement, alors que le carillon de Saint-Pierre termine sa mélodie, les premières « bombes » éclatent au Bourg-de-Four. Ce sont des pétards et des fusées rouges qui imitent les explosions tandis que les vitres tremblent dans les bâtiments voisins. Pour les habitants qui ignorent parfois la tenue de l’exercice, le réveil est brutal. Les journaux rapportent que la police reçoit de nombreux appels de riverains surpris ou irrités par ce vacarme nocturne. Certains pensent assister à une fête, d’autres réclament le retour du calme.
Le spectacle attire également de nombreux curieux qui suivent les opérations depuis les places et les ruelles de la Vieille-Ville. Les journalistes notent avec amusement les réactions du public, entre commentaires enthousiastes et faux blessés attendant stoïquement leur évacuation.
Au-delà de son caractère spectaculaire, l’exercice poursuit un objectif très concret : vérifier la coordination entre les différents services chargés de porter secours à la population. À partir de 0 h 40, le bataillon PA 7 est officiellement engagé. Les compagnies interviennent successivement dans les différents secteurs de la Vieille-Ville.
Les scénarios se multiplient. Une ligne électrique à haute tension est détruite, privant la Haute-Ville d’électricité. Une importante conduite d’eau est rompue, obligeant les Services industriels à installer plus de cent mètres de conduites provisoires afin d’alimenter les pompes à incendie. Plusieurs immeubles sont supposés effondrés. Des conduites de gaz explosent dans les rues de l’Évêché et du Soleil-Levant, provoquant des incendies qu’il faut maîtriser rapidement. Enfin, des dizaines de blessés doivent être recherchés, dégagés des décombres puis évacués.
Les interventions sont réalisées selon des procédures proches de celles qui auraient été appliquées en cas de véritable bombardement. Les Services industriels jouent un rôle essentiel, notamment pour le rétablissement rapide de l’électricité, la réparation des conduites d’eau et la sécurisation du réseau de gaz.
À l’aube, les responsables dressent un premier bilan. Dans l’ensemble, les autorités se déclarent satisfaites. Le commandement souligne la bonne discipline des troupes et l’absence de nervosité malgré la complexité des opérations. Les observateurs estiment que le bataillon PA 7 a démontré sa capacité à intervenir efficacement dans une situation de crise.
Les critiques ne manquent toutefois pas. Les effectifs apparaissent insuffisants pour couvrir simultanément tous les sinistres. Les communications concernant les fuites de gaz se révèlent perfectibles. Le chef des troupes de protection aérienne relève également que le maniement du matériel lourd et surtout le transport des blessés nécessitent davantage d’entraînement. Avec humour, il déclare qu’il n’aurait « pas aimé être entre [leurs] mains » lors d’une véritable évacuation.
L’exercice de 1956 intervient à un moment charnière. À peine plus de dix ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, les destructions de villes comme Londres, Hambourg ou Dresde restent présentes dans les mémoires. Dans le même temps, la Guerre froide fait naître de nouvelles inquiétudes liées au risque nucléaire.
Quelques années plus tard, en 1959, les citoyens suisses approuvent l’inscription de la protection civile dans la Constitution fédérale. Les lois des années 1960 rendent progressivement obligatoire la création d’organismes communaux de protection civile ainsi que la construction d’abris, selon le principe qu’à terme chaque habitant doit disposer d’une place protégée.
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« Surprise à minuit par un violent bombardement la Vieille-Ville était parvenue au petit matin à panser ses blessures ». Tribune de Genève, édition du 12 octobre 1956. En ligne ici.
« L’exercice du Bat. PA 7. Le bombardement de la Vieille-Ville ». Courrier de Genève, édition du 12 octobre 1956. En ligne ici.
« Après l’exercice de la P. A. Louanges et critiques ». Tribune de Genève, édition du 13 octobre 1956. En ligne ici.
Christoph Flury. « Protection civile». Dictionnaire historique de la Suisse, version du 03.02.2015. En ligne ici.
Jost Auf der Maur. « Les abris antiatomiques – un phénomène suisse ». Blog du musée national suisse, 11.04.2022. En ligne ici.
Marco Jorio et Hans Stadler. « Défense nationale ». Dictionnaire historique de la Suisse, version du 11.11.2008. En ligne ici.
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