Sur le mur de la Tour Baudet, face à la promenade de la Treille, une longue pierre gravée attire discrètement le regard. Intégrée à la maçonnerie de cet édifice historique, elle conserve les vestiges d’une inscription latine: RVFIAE AQVILINAE C F. Ce fragment, bien antérieur à la construction de la tour, témoigne de la présence romaine dans la région et rappelle une pratique longtemps courante dans l’histoire de Genève: le réemploi de matériaux anciens dans de nouvelles constructions.
Dans l’inscription «RVFIAE AQVILINAE C F», les premières lettres permettent de restituer le nom de Rufia Aquilina. La forme Rufiae Aquilinae, au datif, apparaît fréquemment dans les inscriptions funéraires latines pour désigner la personne à qui le monument rend hommage.
La fin de l’inscription, C F, pose davantage de difficultés, car nous ne disposons pas du texte original dans son intégralité. Ces lettres pourraient correspondre à C(aii) f(ilia), soit «fille de Gaius», Gaius étant un prénom romain courant. Une autre interprétation, parfois proposée, est clarissima femina, un titre honorifique signifiant « femme très illustre » et associé au rang élevé de certaines femmes dans la société romaine. Cette seconde lecture reste toutefois incertaine: à elle seule, l’abréviation ne permet pas d’établir le statut social de la défunte.
Un autre détail attire l’attention. Un «D» apparaît plus haut, à droite de l’inscription. Cette lettre pourrait appartenir à une formule funéraire telle que D(is) M(anibus), c’est-à-dire « aux dieux Mânes ». Dans la religion romaine, ces divinités représentaient les esprits des défunts et figurent dans de nombreuses épitaphes.
La pierre pourrait donc provenir d’un monument funéraire dédié à Rufia Aquilina. Nous ne savons presque rien de cette femme. Pourtant, son nom gravé dans la pierre suffit à rappeler qu’elle a vécu, il y a près de deux millénaires.
Comment cette épitaphe romaine a-t-elle rejoint les murs d’un édifice genevois du XVe siècle? Le réemploi des matériaux anciens, une pratique largement répandue, fournit une explication plausible. Les bâtisseurs récupéraient des éléments provenant d’édifices plus anciens (blocs de pierre, colonnes, sculptures ou inscriptions) pour les intégrer à de nouvelles constructions.
Cette pratique répondait d’abord à des considérations pratiques et économiques. Extraire des blocs dans une carrière, les tailler et les transporter exigeait un travail considérable. Les ruines des anciens bâtiments offraient donc une ressource précieuse. À Genève, où l’approvisionnement en pierre dépendait notamment des carrières régionales et de transports parfois coûteux, le réemploi permettait aux constructeurs de disposer de matériaux solides sans devoir en extraire de nouveaux.
La récupération des pierres anciennes ne répondait cependant pas uniquement à des impératifs matériels. Les bâtisseurs pouvaient aussi conserver un bloc sculpté ou gravé pour sa valeur esthétique, historique ou symbolique. La présence d’un vestige romain dans un édifice médiéval pouvait ainsi évoquer l’ancienneté de la cité et inscrire celle-ci dans une histoire prestigieuse.
L’inscription de Rufia Aquilina a peut-être rejoint la Tour Baudet dès sa construction, au XVe siècle, ou lors de travaux ultérieurs. Son emplacement, bien visible sur la façade qui donne sur la Treille, pourrait suggérer une volonté de la mettre en valeur. Nous ne pouvons toutefois pas déterminer si les bâtisseurs ont délibérément choisi cette disposition ou si elle résulte simplement des contraintes du chantier.
Les sources mentionnent la Tour Baudet pour la première fois en 1455. Les Genevois l’ont édifiée au cours de la seconde moitié du XVe siècle. D’abord, elle a servi à affirmer le pouvoir communal face à l’autorité épiscopale et aux prétentions de la maison de Savoie. Elle a ensuite occupé une place centrale dans les institutions genevoises. Aujourd’hui, elle abrite le siège du Conseil d’État.
L’inscription de la Tour Baudet s’inscrit dans une histoire plus vaste: celle de la circulation et du réemploi des matériaux antiques dans le bassin lémanique. Dès la fin de l’Empire romain, les populations ont démonté d’anciens monuments pour récupérer leurs pierres et construire de nouveaux édifices ou renforcer les fortifications.
À Genève, la construction de l’enceinte à la fin du IIIe ou au début du IVe siècle a nécessité d’importantes quantités de matériaux. Les bâtisseurs ont alors intégré à ces ouvrages défensifs des éléments provenant de monuments plus anciens. Les artisans les retaillaient pour leur donner une nouvelle fonction ou les transformaient en chaux pour fabriquer du mortier. Ces pratiques ont entraîné la disparition de nombreux monuments, tandis que certains fragments ont traversé les siècles, parfois loin de leur emplacement d’origine.
Mais les pierres réemployées ne sont pas toujours genevoises. Plusieurs découvertes archéologiques attestent le transport de blocs et d’inscriptions de Nyon vers Genève. La pierre de la Tour Baudet pourrait hypothétiquement provenir de cette région.
Au fil du temps, ces vestiges ont aussi suscité l’intérêt des érudits pour les origines de Genève. Dès la Renaissance, des chercheurs ont étudié les inscriptions antiques pour mieux comprendre l’histoire de la cité. Les recherches se sont poursuivies aux XVIIIe et XIXe siècles, puis l’archéologie et l’épigraphie modernes ont apporté de nouvelles méthodes d’analyse. Aujourd’hui encore, cette inscription discrète témoigne des transformations de la ville et des sociétés qui l’ont façonnée.
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« Est-il vrai que les pierres de l’amphithéâtre romain de Nyon ont été utilisées pour les fortifications de la ville de Genève ? ». Interroge, 27.04.2021. En ligne ici.
Jacqueline Perifanakis. « Quand les vieilles pierres ont une seconde vie ». Blog du musée national suisse, 27.08.2024. En ligne ici.
Philippe Simon. « Maisons d’Etat (2). La Tour Baudet ou le pouvoir alternatif ». Le Temps, 30.07.2001. En ligne ici.
Image 1. Photographie de l’autrice.
Images 2 et 3. Domaine public, Wikimedia Commons.
Image 4. Monument funéraire, entre 50 et 100 ap. J.-C., calcaire, N° d’inventaire EPI 0013, © MAH Genève Photo Flora Bevilacqua.