L’histoire de Genève à travers ses noms de rues

Le Quai des moulins

Les moulins à Genève

Pendant près de quinze siècles, les moulins ont occupé une place essentielle dans la vie économique et quotidienne de Genève. Alimentés principalement par le Rhône, mais aussi par les rivières et les nants du bassin genevois, ils permettaient de transformer la force de l’eau en énergie mécanique. Leur fonction première était de moudre le grain destiné à la fabrication de la farine et du pain, mais leurs usages étaient en réalité beaucoup plus nombreux.

Les moulins du Rhône

Les premières traces de moulins à Genève remontent au VIe siècle. Un texte daté de 563 mentionne déjà un moulin hydraulique installé sur le Rhône. La présence de plusieurs établissements est ensuite attestée au cours du Moyen Âge.

À Genève, le Rhône offre des conditions particulièrement favorables à l’installation de moulins. Les bras du fleuve, les îles, les ponts et les différences de débit permettent d’exploiter efficacement la force de l’eau. Des moulins en bois y sont installés, certains comprenant plusieurs roues disposées côte à côte.

Ils constituent alors un élément familier du paysage urbain et participent directement à l’activité économique de la cité. En effet, le moulin à eau pouvait moudre les céréales, mais aussi battre le fer, scier le bois, concasser les noix, écraser les pommes, assouplir le lin, pulvériser les os pour fabriquer de la colle, broyer la poudre à canon, fabriquer de la pâte à papier ou encore brasser le cacao. Les moulins constituaient ainsi de véritables installations industrielles avant l’apparition des machines modernes.

Parmi eux figurent les célèbres moulins David. Ils disparaissent dans un incendie qui éclate dans la nuit du 8 septembre 1874. Quelques années auparavant, en 1864, les moulins Pélaz avaient eux aussi été détruits par le feu. La disparition des moulins David marque symboliquement la fin d’une époque. Avec eux disparaît une partie importante de la vie quotidienne et industrielle de l’ancienne Genève. Le paysage des rives du Rhône se transforme progressivement et les anciennes installations hydrauliques cèdent la place à de nouveaux aménagements urbains.

Le quai des Moulins, construit en 1888, conserve toutefois dans son nom la mémoire de cette activité aujourd’hui disparue.

Les moulins à Genève
Henri-John Terry, Genève, Rhône: moulin à eau (moulin David), dessin, 1852. Bibliothèque de Genève, n° inventaire vg 0179.

Des moulins dans la campagne genevoise

Les moulins n’étaient cependant pas concentrés dans la ville. Ils étaient présents sur l’ensemble du territoire genevois, dès que les conditions hydrauliques le permettaient.

La toponymie constitue aujourd’hui l’un des principaux témoignages de cette présence. À Chêne-Bourg, par exemple, le nom de la route de Sous-Moulin évoque deux moulins à écorce qui ont subsisté jusqu’au XVIIIe siècle le long de la Seymaz. Leur fonction était liée à la production de tan, une substance obtenue à partir d’écorces de chêne et de sapin et utilisée dans le traitement des peaux.

Le Chemin du Moulin-des-Frères conserve lui aussi le souvenir d’une ancienne installation hydraulique. Dès le XVIe siècle, un moulin appelé « moulin de Vernier » se trouvait à cet endroit. Ses deux grandes roues étaient alimentées par l’eau de trois sources. Celle-ci était recueillie dans trois étangs formés par des écluses, puis canalisée afin d’obtenir un courant suffisamment puissant pour faire fonctionner les roues.

Les moulins à Genève

Le développement de nouvelles activités

Au fil des siècles, les moulins se diversifient. À côté des moulins à farine apparaissent des installations spécialisées : scieries, moulins à huile, moulins à tan, foulons, papeteries ou installations métallurgiques.

La géographie du bassin genevois joue alors un rôle important. Certaines rivières se prêtent mieux à certaines productions. La Versoix, par exemple, possède une eau fraîche, pauvre en calcaire et disponible toute l’année, ce qui favorise l’installation de papeteries. Au pied du Jura, la présence de minerai et de bois favorise également l’apparition de martinets destinés à battre le fer et de scieries hydrauliques.

À partir du XVIIIe siècle, les techniques évoluent progressivement. Les roues dentées et les arbres en bois sont peu à peu remplacés par des éléments en fonte. Les moulins urbains adoptent également de nouvelles techniques permettant notamment d’améliorer la qualité de la farine.

Au XIXe siècle, une véritable révolution se produit avec l’apparition des moulins à cylindres métalliques. Cette nouvelle technologie permet d’augmenter considérablement les rendements et de transformer progressivement la meunerie artisanale en une industrie moderne.

Les moulins à Genève
Edouard Jeanmaire, Versoix, Richelien: moulin, estampe, 1880. Bibliothèque de Genève, n° inventaire 34p ric 01.

La fin des moulins genevois

Mais cette modernisation contient paradoxalement les germes de la disparition des anciens moulins. Les nouvelles techniques permettent de produire davantage, dans des établissements plus grands et plus efficaces. À Genève, le tournant décisif intervient à la fin du XIXe siècle. La mise en fonction du Bâtiment des Forces Motrices en 1886 marque une rupture majeure.

Désormais, l’eau du Rhône peut être utilisée pour produire et distribuer de l’énergie à l’échelle de la ville. Le moulin traditionnel, avec ses roues et ses installations dispersées le long des cours d’eau, devient progressivement obsolète.

La disparition des moulins est également liée aux transformations urbaines. Les anciennes installations occupent des espaces devenus stratégiques pour l’aménagement de la ville et des rives du Rhône. Les incendies des moulins Pélaz et David accélèrent cette disparition.

Dans les campagnes genevoises, certains moulins subsistent encore plusieurs décennies. Quelques installations sont même remises en fonctionnement pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque les difficultés d’approvisionnement redonnent temporairement de l’intérêt aux anciennes sources d’énergie. Le dernier moulin genevois à fonctionner régulièrement cesse son activité en 1951.

Les moulins à Genève
Jean Daniel Ihly, Genève, moulin à eau (puiserande), peinture, entre 1874 et 1910. Bibliothèque de Genève, n° inventaire VG 1166.

Vous voulez lire une autre histoire des noms de rues?

Partagez l'article ici

Sources

Anne-Marie Dubler. « Moulins ». Dictionnaire historique de la Suisse, 31.05.2012. En ligne ici. 

Aurélie Toninato. « Quand le moulin faisait vivre Genève ». Tribune de Genève, 20.07.2015. En ligne ici. 

« Le nom de la route de Sous-Moulin à Chêne-Bourg est-il historiquement lié à la présence d’un moulin à cet endroit ? ». Interroge, 01.07.2025. En ligne ici. 

Images

Images 1, 3 et 4. Photographies de l’autrice.

Image 2. Henri-John Terry, Genève, Rhône: moulin à eau (moulin David), dessin, 1852. Bibliothèque de Genève, n° inventaire vg 0179.

Image 5. Edouard Jeanmaire, Versoix, Richelien: moulin, estampe, 1880. Bibliothèque de Genève, n° inventaire 34p ric 01.

Image 6. Jean Daniel Ihly, Genève, moulin à eau (puiserande), peinture, entre 1874 et 1910. Bibliothèque de Genève, n° inventaire VG 1166.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *