Aujourd’hui, Stonehenge est l’un des monuments les plus célèbres du monde. Des milliers de visiteurs viennent chaque année admirer ses immenses pierres dressées au cœur de la plaine de Salisbury. Mais, il y a un peu plus d’un siècle, le monument est encore une propriété privée. En 1915, il est même mis aux enchères…
Dressé au cœur de la plaine de Salisbury, Stonehenge est l’un des monuments préhistoriques les plus célèbres au monde. Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, il se construit en plusieurs étapes sur plusieurs siècles. Les premiers grands travaux commencent vers 3 000 avant J.-C., puis les différentes phases de construction se poursuivent pendant près de deux millénaires.
De gigantesques pierres sont transportées sur de longues distances avant d’être progressivement disposées en cercles. Certaines pèsent plusieurs dizaines de tonnes.
Malgré les nombreuses recherches consacrées au site, sa fonction exacte reste inconnue. Plusieurs hypothèses sont avancées : Stonehenge peut être un lieu de sépulture, un sanctuaire religieux, un espace destiné aux cérémonies ou encore un monument lié à l’observation des phénomènes célestes.
En 1964, l’astronome G. S. Hawkins utilise un ordinateur pour étudier l’orientation des différentes pierres et la comparer aux positions astronomiques supposées de l’époque. Selon ses travaux, Stonehenge peut notamment permettre de déterminer les solstices et de prévoir certains phénomènes célestes, comme les éclipses de Soleil et de Lune. Ces interprétations restent toutefois discutées et aucun consensus scientifique ne permet aujourd’hui d’attribuer une fonction unique au monument.
Pendant des siècles, Stonehenge reste une propriété privée. Après la confiscation des biens d’une abbaye sous le règne d’Henri VIII en 1540, le domaine passe entre les mains de plusieurs familles aristocratiques. En 1824, la famille Antrobus en devient propriétaire.
Au XIXe siècle, alors que Stonehenge attire de plus en plus de visiteurs, le monument est loin de bénéficier de la protection dont il dispose aujourd’hui. À l’époque victorienne, les habitants de la région viennent y passer leurs journées de congé. L’arrivée du chemin de fer rend également le site accessible à des visiteurs venus de villes plus éloignées, notamment de Londres.
Cette popularité a des conséquences désastreuses. Les témoignages de l’époque évoquent des foules nombreuses, des déchets et des graffitis. Certains visiteurs frappent même les pierres avec des marteaux pour en détacher des fragments qu’ils rapportent ensuite comme souvenirs.
En 1900, plusieurs éléments du monument s’effondrent, révélant l’état préoccupant du site. Des mesures de protection sont alors prises. En 1901, un premier programme de nettoyage et d’étude est lancé. Puis, en 1919, une vaste campagne de restauration commence. Les travaux se poursuivent pendant plusieurs années et comprennent notamment le redressement de pierres tombées ainsi que la réalisation de fouilles archéologiques.
C’est dans ce contexte que survient l’un des épisodes les plus étonnants de l’histoire du monument. En 1914, Sir Edmund Antrobus, héritier de la famille propriétaire de Stonehenge, trouve la mort durant la Première guerre mondiale. Après sa mort, son père, Sir Cosmo Antrobus, décide de vendre le domaine d’Amesbury, qui comprend Stonehenge ainsi que les terres environnantes.
Le 21 septembre 1915, le monument est donc proposé aux enchères au Palace Theatre de Salisbury. Le catalogue le présente simplement comme :
Lot 15. Stonehenge avec environ 30 acres […] de terres adjacentes.
La mise à prix est fixée à 5 000 livres sterling. Dans un premier temps, personne ne semble vouloir enchérir. Finalement, les offres atteignent 6 000 livres. Alors que le commissaire-priseur s’apprête à conclure la vente, une dernière enchère tombe : 6 600 livres sterling.
L’acheteur est Cecil Chubb.
Né en 1876 à Shrewton, à quelques kilomètres seulement de Stonehenge, Cecil Chubb vient d’un milieu modeste. Son père est sellier et harnacheur. Après sa scolarité à Salisbury, il poursuit des études brillantes à Cambridge, où il obtient des diplômes en sciences et en droit avant de devenir avocat. Il fait ensuite fortune dans différentes activités, notamment dans la gestion d’un établissement de santé ainsi que dans l’élevage de chevaux de course et de bovins.
Chubb ne prévoit pourtant pas d’acheter Stonehenge lorsqu’il se rend à la vente. Une des versions de cette histoire raconte même que son épouse, Mary, l’envoie aux enchères pour acheter des rideaux ou des chaises. Au lieu de cela, il revient avec un monument préhistorique vieux de plusieurs milliers d’années. Elle n’aurait pas été très contente au retour de son mari…
Chubb explique lui-même que son achat est impulsif. Alors qu’il se trouve dans la salle des ventes, il pense simplement qu’un habitant de Salisbury doit acquérir Stonehenge. Son attachement à la région semble en effet jouer un rôle important dans sa décision.
Une autre hypothèse veut qu’il souhaite éviter que le monument ne tombe entre les mains d’un riche acheteur étranger qui pourrait chercher à le déplacer ou à le vendre. Quelles que soient ses véritables motivations, Cecil Chubb devient ainsi le dernier propriétaire privé de Stonehenge.
Cecil Chubb conserve Stonehenge pendant seulement trois ans. Le 26 octobre 1918, quelques semaines avant la fin de la Première Guerre mondiale, il décide de faire don du monument à la nation britannique.
Ce geste s’accompagne de plusieurs conditions. Chubb demande notamment que les recettes des entrées soient reversées à la Croix-Rouge jusqu’à la fin de la guerre. Il souhaite également que les habitants de certaines paroisses locales puissent accéder gratuitement au monument. Cette volonté de préserver un lien entre Stonehenge et la population locale demeure encore aujourd’hui.
En reconnaissance de son geste, Cecil Chubb est anobli en 1919 et devient Sir Cecil Chubb, premier baronnet de Stonehenge. Il meurt en 1934, à l’âge de 58 ans. Son fils, Sir John Chubb, meurt en 1957 sans héritier, mettant ainsi fin au titre de baronnet.
Après le don de Chubb, l’État britannique entreprend d’importants travaux afin de stabiliser et de restaurer le monument. En 1958, une nouvelle opération ambitieuse est lancée pour redresser certaines pierres tombées, notamment celles qui se sont effondrées en 1797 et en 1900.
Le principal défi consiste à trouver des équipements capables de soulever les énormes blocs de pierre. Des grues lourdes sont mobilisées. Les manœuvres sont particulièrement délicates en raison de l’espace réduit entre les pierres. Des plaques de feutre sont même utilisées pour amortir les chocs pendant les opérations de levage et de remise en place.
Le chantier commence au printemps 1958 et se poursuit jusqu’à l’été. Il illustre les efforts considérables entrepris au XXe siècle pour préserver Stonehenge et empêcher la disparition progressive de ce patrimoine exceptionnel.
Mots-clés: Anecdotes historiques
Vous voulez lire un autre article « un jour une histoire »?
Christopher Klein. « The Man Who Bought Stonehenge». History, 21.09.2015. En ligne ici.
Justin Parkinson. « The man who bought Stonehenge – and then gave it away». BBC News, 21.09.2015. En ligne ici.
Maris Fessenden. « A Man Once Bought Stonehenge for his Wife, and She Was not Pleased». Smithsonian, 24.09.2015. En ligne ici.
Image 1. Pixabay, utilisation libre.
Images 2 à 5. Domaine public, Wikimedia Commons