En 1761, le calme village de Chancy devient le théâtre d’une révolte largement méconnue. Elle émane des tensions qui opposent les communautés rurales aux autorités genevoises durant le XVIIIe siècle.
La révolte de Chancy, également appelée «révolte des tourniquets», éclate le 29 août 1761. Cet épisode s’inscrit dans le contexte plus large des nombreuses révoltes paysannes qui marquent l’Ancien Régime en Suisse comme dans les États voisins. Ces mouvements de protestation ne sont généralement pas des tentatives de renverser le pouvoir, mais des réactions face à des décisions jugées contraires aux droits traditionnels des communautés rurales.
Les historiens montrent que ces révoltes naissent rarement d’une simple misère économique. Elles sont le plus souvent déclenchées par une décision considérée comme arbitraire: augmentation d’impôts, restriction des usages collectifs, remise en cause des coutumes ou limitation de l’autonomie des communautés. Les paysans cherchent avant tout à défendre leurs anciens droits, leurs libertés locales et leurs usages, plutôt qu’à transformer profondément l’ordre politique.
À Chancy, le conflit débute lorsque les habitants apprennent que le châtelain de Genève a ordonné la pose de tourniquets sur le chemin de la Ruettaz (aujourd’hui chemin de la Ruette) afin d’empêcher le passage du bétail. Cette décision est exécutée par l’un des procureurs de la commune, Jacob Favre.
Les autorités justifient cette mesure par des raisons de sécurité. Le chemin est étroit et les animaux représentent un danger pour les femmes et les enfants. Plusieurs accidents auraient déjà eu lieu. Toutefois, pour les communiers, cette décision constitue une atteinte à leurs droits coutumiers et à leur liberté d’utiliser un chemin emprunté depuis des générations.
Le principal reproche adressé à Jacob Favre est d’avoir appliqué cette décision sans consulter l’assemblée des communiers. Aux yeux des habitants, ce n’est pas seulement le tourniquet qui est contesté, mais une manière de gouverner qui écarte progressivement la communauté des décisions qui la concernent.
Le meneur du mouvement, François Gaillard, est le plus important propriétaire paysan du village. Avec son frère Jean, son neveu Jacques et plusieurs voisins, il interpelle publiquement Jacob Favre sous le grand tilleul situé sur la place du village.
Le pasteur, Robert de L’Escale, tente alors de calmer les esprits. Il rappelle que les habitants peuvent adresser une requête au châtelain et insiste sur le fait que les procureurs ne font qu’exécuter les ordres de l’autorité. Son intervention échoue cependant. Les paysans refusent de reconnaître la légitimité de cette décision imposée sans leur accord.
Lorsque les ouvriers commencent malgré tout à installer les tourniquets dans l’après-midi, Jacques Gaillard demande au tambour communal, Étienne Dumonthay, de battre la caisse afin de rassembler la population. Celui-ci refuse par crainte des représailles. Il est alors remplacé par un jeune horloger, Valentin, qui parcourt le village en annonçant le rassemblement.
Les communiers, rejoints par des femmes et des enfants, se réunissent sous le tilleul puis marchent jusqu’au chemin de la Ruettaz où ils arrachent les deux tourniquets. La scène se déroule dans une atmosphère de défi envers les représentants du pouvoir. François Gaillard tourne les installations en dérision en imitant leurs mouvements devant la foule.
Contrairement à l’image d’une foule incontrôlée, les événements montrent que les habitants cherchent également à utiliser les voies légales.
Après les affrontements, les opposants demandent au jeune horloger Valentin, l’un des rares habitants sachant écrire, de rédiger une requête destinée au châtelain. Cette pétition est signée par la majorité des communiers afin de demander officiellement l’annulation de la mesure. Les paysans pensent encore pouvoir convaincre les autorités. Ils se rendent même chez le greffier du châtelain afin de faire enregistrer leur requête avant leur comparution.
Le pasteur informe rapidement Jacob de Chapeaurouge, châtelain du mandement, des événements. Quelques jours plus tard, les principaux participants sont convoqués à Genève.
À leur arrivée, ils sont immédiatement emprisonnés. Dix jours plus tard, ils sont condamnés à de lourdes amendes allant de 25 à 300 florins. François Gaillard est banni de Chancy pendant une année. Le jugement impose également aux condamnés de financer eux-mêmes la remise en place des tourniquets.
Cette réaction illustre la volonté des autorités genevoises de rappeler que toute désobéissance à un ordre du châtelain constitue une atteinte directe à l’autorité de la Seigneurie.
La révolte dépasse largement la question de quelques barrières installées sur un chemin. Au XVIIIᵉ siècle, les communautés rurales genevoises voient progressivement leur autonomie diminuer. Les procureurs de commune deviennent avant tout les exécutants des ordres du châtelain et les assemblées de communiers perdent une partie de leurs pouvoirs traditionnels. Les décisions concernant les biens communaux ou la gestion de la commune sont de plus en plus contrôlées par les autorités de Genève.
Cette évolution est mal acceptée par les paysans de Chancy, très attachés aux coutumes locales. Ils considèrent les chemins et les droits d’usage comme des biens appartenant à la communauté. Le châtelain, les magistrats genevois et parfois même les procureurs sont perçus comme des représentants d’un pouvoir extérieur qui empiète progressivement sur les libertés villageoises.
Le conflit oppose deux groupes aux intérêts et aux visions du pouvoir différents.
D’un côté se trouvent les représentants de l’autorité : le châtelain, le pasteur Robert de L’Escale et Jacob Favre, jeune procureur et fidèle exécutant des décisions genevoises.
De l’autre côté se trouvent les communiers, conduits par François Gaillard, le plus important propriétaire paysan de Chancy. Plusieurs autres participants appartiennent également aux familles les plus aisées. Comme dans de nombreuses révoltes rurales de l’Ancien Régime, les dirigeants du mouvement proviennent des catégories moyennes ou supérieures de la paysannerie, déjà bien intégrées dans la vie communale.
La présence de femmes et d’enfants lors de l’arrachage des tourniquets montre également que cette mobilisation dépasse le cercle des seuls chefs de famille et concerne l’ensemble de la communauté.
À l’image de nombreuses révoltes rurales de l’époque, les habitants ne contestent pas l’existence du pouvoir lui-même. Ils demandent avant tout le respect des coutumes, des anciens usages et de l’autonomie de leur communauté. Leur objectif est défensif: préserver des droits qu’ils estiment menacés.
Mots-clés: Anecdotes historiques; Histoire Suisse et genevoise
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Pierre Bertrand. Chancy : notice historique. 2ème éd., Municipalité de Chancy, 1979.
Eric Golay. « Autour d’une émeute de paysans à Chancy au XVIIIe siècle ». Bulletin de la SHAG : revue annuelle de la Société d’histoire et d’archéologie de Genève, n°15, 1972-1975. En ligne ici.
Henri Gautschi. « Autour d’une émeute de paysans à Chancy au XVIIIe siècle ». Le Chancylien, n°38, 2019, pp.27-28. En ligne ici.
Niklaus Landolt. « Révoltes paysannes ». Dictionnaire historique de la Suisse, 24.03.2011. En ligne ici.
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