Quand les monuments de Genève rappellent son passé

Au cœur de Saint-Gervais

La fontaine de Saint-Gervais

La fontaine de Saint-Gervais est un lieu singulier du patrimoine genevois. À la fois fontaine publique, mémoire du quartier et témoin des anciennes pratiques de lutte contre le feu, elle raconte une histoire profondément urbaine et collective.

Un site chargé de plusieurs millénaires d’histoire

L’occupation du site de Saint-Gervais remonte à plusieurs millénaires. Les fouilles archéologiques ont révélé des traces d’habitat remontant au Néolithique. La première église funéraire retrouvée date du Ve siècle. Une église romane lui succède au Xe siècle avant qu’un incendie, en 1345, ne conduise à une reconstruction presque complète.

L’édifice actuel du temple de Saint-Gervais est rebâti entre 1430 et 1446. À la Réforme, l’église devient temple protestant. Les autorités la restaure au début du XXe siècle afin de retrouver son aspect médiéval.

La fontaine de Saint-Gervais

Les fontaines: cœur vital de la ville ancienne

Avant l’eau courante dans les habitations, les fontaines constituent un élément essentiel de la vie urbaine genevoise. Elles servent à l’approvisionnement en eau, au lavage, à l’abreuvement des animaux et à la sociabilité quotidienne.

La place Saint-Gervais possède une fontaine dès le XVIe siècle. En 1579, les autorités prévoient l’installation d’un bassin de pierre à la faveur d’une nouvelle adduction d’eau. Un puits complète l’installation en 1625.

Le grand changement intervient au début du XVIIIe siècle avec la mise en service de la machine hydraulique de l’ingénieur français Joseph Abeille. Dès 1711, l’eau du Rhône alimente plusieurs fontaines genevoises, dont celle de Saint-Gervais. Cette innovation représente un progrès majeur pour l’approvisionnement de la ville.

La fontaine de Saint-Gervais
Vue de Genève, gravure de Hans Rudolph Manuel Deutsch dans la "Cosmographia Universali" de Sébastien Müster, Bâle, 1550 (Détail)

La naissance de la fontaine actuelle

La fontaine de la rue du Temple apparaît dans sa forme actuelle à la fin du XVIIIe siècle. Créée en 1773 au milieu de la place, elle est déplacée et adossée à une chapelle en 1809, puis transformée en 1810.

Au début du XXe siècle, la place Saint-Gervais connaît d’importants bouleversements urbains. Plusieurs immeubles sont démolis et la place devient un vaste espace dégagé. En 1904, le conseiller administratif Piguet-Fages propose de reconstruire la fontaine, jugée trop usée.

La nouvelle fontaine, inaugurée en 1906, conserve l’esprit de l’ancienne : bassin-lavoir, terrasse arborée et bancs publics. La place sera encore réaménagée après l’arrivée du tramway en 2011.

La fontaine de Saint-Gervais

Les seaux à incendie

Ce qui rend la fontaine de Saint-Gervais véritablement unique, ce sont les seaux à incendie suspendus au-dessus du bassin depuis 1826. Peints en rouge et jaune, aux couleurs de Genève, ces anciens seaux de cuir, appelés autrefois seillots ou siaux, rappellent l’époque où la lutte contre les incendies reposait sur les habitants eux-mêmes.

Avant l’apparition des réseaux de pompiers modernes, les Genevois formaient des chaînes humaines entre le Rhône, les fontaines et les maisons en flammes. Les seaux passaient de main en main afin d’alimenter les pompes ou d’arroser les bâtiments incendiés.

Les ordonnances prévoyaient même quelles catégories de la population devaient participer en priorité. Artisans, riverains et parfois filles publiques étaient réquisitionnés dès qu’un incendie éclatait.

La fontaine de Saint-Gervais

Genève face au danger du feu

Dans les villes anciennes, le feu constitue une menace permanente. Les maisons en bois, les toitures inflammables, les foyers ouverts et les vents violents favorisent les catastrophes.

Genève a connu de nombreux incendies marquants. En mai 1825, entre 5000 et 6000 personnes auraient participé à l’extinction du terrible incendie de la rue des Belles-Filles grâce à l’eau puisée dans plusieurs fontaines du centre-ville.

Les seaux de Saint-Gervais portent encore les traces de cette époque: fumée, brûlures et cuir noirci témoignent de leur usage lors de grands sinistres aujourd’hui oubliés.

La fontaine de Saint-Gervais
Christian Gottlieb Geissler, Genève, moyens de secours employé dans les incendies, gravure, 1803. Bibliothèque de Genève

De l’objet utilitaire au patrimoine

Au début du XXe siècle, les bornes hydrantes et les techniques modernes de lutte contre l’incendie rendent progressivement les anciens seaux inutiles. Ils deviennent alors des objets patrimoniaux.

Un article publié en 1911 évoque leur retour après les travaux de restauration du temple. Le chroniqueur y voit déjà les témoins d’un temps révolu, symbole de solidarité et d’entraide entre citoyens.

En 1980, plusieurs seaux sont retirés pour restauration après des vols et des dégradations dues aux intempéries. Ils seront finalement replacés et solidement fixés afin de préserver cet ensemble devenu unique à Genève.

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Sources

Anne-Marie Dubler. « Incendies ». Dictionnaire historique de la Suisse, 2013 (2002), traduit de l’allemand. En ligne ici. 

Benjamin Chaix. « Fontaines genevoises, je boirai de votre eau! ». Tribune de Genève, 09.07.2022. En ligne ici. 

Jean-Claude Mayor. « Où sont passés les bidons de la fontaine de Saint-Gervais ? ». Tribune de Genève, 05.02.1980. En ligne ici. 

Jean-Claude Mayor. « Une ancienne gravure nous révèle comment on éteignait un incendie au XVIIIe siècle ». Tribune de Genève, 29.03.1965. En ligne ici. 

Images

Images 1, 2, 4 et 5. Photographies de l’autrice

Image 3. Domaine public, Wikimedia Commons.

Image 6. Christian Gottlieb Geissler, Genève, moyens de secours employé dans les incendies, gravure, 1803. Bibliothèque de Genève

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