Quand les monuments de Genève rappellent son passé

Au Quai Gustave Ador

La Maison Royale

La Maison Royale est l’un des immeubles résidentiels les plus remarquables du quai Gustave-Ador. Sa construction pour la Société Anonyme Maison Royale quai des Eaux-Vives se réalise entre 1908 et 1909, grâce aux architectes Henri Garcin et Charles Bizot. Destiné à une clientèle aisée, l’édifice compte à l’origine deux vastes appartements par étage, desservis par un ascenseur installé dès la construction, un équipement encore peu courant à cette époque.

Un immeuble au cœur d'une vive polémique

Avant même son achèvement, le projet suscite d’importantes controverses. En 1908, plusieurs articles de la presse genevoise rapportent les critiques formulées par la Commission d’assainissement et de salubrité de l’habitation ainsi que par le Conseil municipal des Eaux-Vives. Les opposants dénoncent principalement le dépassement du gabarit réglementaire. Le bâtiment culmine en effet à 22,5 mètres, alors que la hauteur maximale autorisée est de 21 mètres. Ils critiquent également les dimensions jugées insuffisantes de la cour intérieure, considérées comme préjudiciables à l’hygiène et à l’ensoleillement des logements voisins.

La société propriétaire répond publiquement à ces accusations en affirmant avoir modifié les plans initiaux à la demande du Département des travaux publics. Elle souligne que le dépassement de hauteur est légalement autorisé par le Conseil d’État.

Malgré ces débats, le chantier progresse rapidement. En janvier 1909, la presse annonce la fin des travaux de charpente, célébrée selon la tradition par un sapin dressé au sommet du toit.

Maison Royale
Annonce dans le Journal La Suisse, le 14 mai 1910

Un immeuble remarquable et remarqué

Par son architecture monumentale et son riche décor, la Maison Royale se distingue nettement des immeubles voisins. Les architectes conçoivent une composition spectaculaire, animée par des tourelles d’angle, de puissantes colonnes, des balcons à balustres, des corniches et une vaste terrasse surélevée. Les façades en pierre blanche, le vestibule orné de marbres polychromes, la ferronnerie de la Maison Gauthier ainsi que la fresque du plafond participent à cette mise en scène d’inspiration baroque. Implantée en vis-à-vis de l’ancien hôtel Bellevue sur l’autre rive de la rade, la Maison Royale en reprend volontairement le caractère monumental.

L'aigle de la Maison Royale

L’élément le plus emblématique de l’édifice a malheureusement disparu aujourd’hui. Il s’agissait d’un aigle monumental aux ailes déployées qui couronnait l’une des deux tourelles. Il faisait environ trois mètres de haut. Son installation, signalée par la presse en avril 1909, renforce le caractère spectaculaire de l’immeuble.

À Genève, l’aigle demeure l’un des repères visuels de la rade pendant plus de trente ans. À la suite de fortes rafales de bise qui l’endommagent, notamment en arrachant une partie de sa queue, on le retire au début de l’année 1943. La Tribune de Genève relate les difficultés de cette intervention, qui nécessite l’installation d’un échafaudage au sommet de la toiture. Avec sa disparition, la silhouette de la Maison Royale perd l’un de ses éléments les plus caractéristiques.

Maison Royale
Genève, quai des Eaux-vives: maison Royale, photographie, début du XXe siècle. Bibliothèque de Genève

Une architecture longtemps controversée

Au cours des années 1960, la toiture et les dômes sont entièrement restaurés. Cette campagne de travaux s’accompagne de la suppression de plusieurs éléments décoratifs de façade : les torches monumentales qui ornaient autrefois le garde-corps de la terrasse sont remplacées par des frontons triangulaires et cintrés.

L’appréciation esthétique de la Maison Royale évolue considérablement au fil du temps. Dès sa construction, son caractère monumental et sa riche ornementation divisent les observateurs. Le bâtiment est notamment écarté du concours de façades de 1909, le jury jugeant son architecture excessivement chargée et ses proportions trop ambitieuses.

Cette controverse perdure durant tout le XXe siècle. En 1953, un échange publié dans la Tribune de Genève oppose les défenseurs de cette architecture Beaux-Arts aux représentants de la Société d’art public, qui dénoncent un style « prétentieux et boursouflé » tout en regrettant, paradoxalement, les constructions modernes jugées responsables de l’enlaidissement de Genève. En 1978 encore, le Journal de Genève rappelle la polémique née lors de sa construction, tout en soulignant la qualité des ferronneries de la Maison Gauthier conservées dans le hall d’entrée.

Malgré les critiques qu’elle suscite pendant plusieurs décennies, la Maison Royale est aujourd’hui reconnue comme l’un des témoins majeurs de l’architecture monumentale genevoise du début du XXe siècle. Elle fait l’objet d’une demande de classement en 1999 avant d’être officiellement classée monument historique le 30 mai 2001.

Maison Royale

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Sources

« Belles façades d’antan ». Journal de Genève, 31.10.1978. En ligne ici. 

« Genève, quai des Eaux-vives: maison Royale ». Bibliothèque de Genève. En ligne ici. 

« L’enlaidissement de Genève ». Tribune de Genève, 27.08.1953. En ligne ici. 

« L’enlèvement de l’aigle qui ornait le sommet de la “ Maison royale ” ». Tribune de Genève, 24.03.1943. En ligne ici. 

Images

Image 1. Pixabay, utilisation libre

Image 2. Annonce tirée du Journal La Suisse. Capture d’écran depuis e-newspaperarchives.ch

Image 3. Bibliothèque de Genève, n° inventaire vg p 0935. En ligne ici.

Image 4. Photographie de l’autrice.

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