Dit comme ça, la situation paraît absurde. Cependant, en 331 avant l’ère chrétienne, les citoyens Romains ont nommé un dictateur pour qu’il plante un clou… mais expliquons pas à pas cet évènement…
Au IVe siècle avant notre ère, Rome est une République. Elle est dirigée par des magistrats élus par les citoyens (dont le droit de vote est plus ou moins fort selon leur richesse), pour une durée déterminée. Face à eux se trouve le Sénat, dont les membres sont nommés à vie. Les plus hauts magistrats sont les consuls. Élus pour un an, ils se partagent à deux le pouvoir civil.
Dans l’antiquité romaine, la dictature désigne une magistrature extraordinaire, qui ne peut pas dépasser 6 mois. Dans une situation d’urgence, les consuls peuvent nommer un dictateur, si le Sénat approuve la décision. D’autre part, si les deux consuls sont absents de Rome, un dictateur peut être désigné pour tenir les comices (les assemblées de citoyens) ou pour accomplir certains rites.
Le clavus annalis (ou clou annuel) est un clou enfoncé chaque année, aux ides de septembre, sur une paroi du temple de Jupiter capitolin. D’après Tite-Live, historien du Ier siècle avant notre ère, ce rite servait à marquer les années depuis la fin de la royauté et le début de la République. En 363 avant J.-C., on nomme un dictateur pour réaliser cette tâche, ce qui prouve que la dictature était intégrée dans le fonctionnement régulier de Rome. Cette pratique tombe ensuite en désuétude, mais est encore utilisée parfois comme rituel de purification de la ville.
En 331 avant J.-C., Gnaeus Quinctius Capitolinus est désigné dictator clavi figendi causa (« dictateur pour planter un clou »), afin de rétablir le calme à Rome après une année particulièrement sanglante…
Suivit une année funeste par l’intempérie du ciel ou par la perversité humaine, sous les consuls Marcus Claudius Marcellus et Caius Valérius. […] Comme les principaux citoyens de Rome périssaient de maladies semblables, et presque tous, de la même manière, une esclave se présenta devant Quintus Fabius Maximus, et promit de révéler la cause de cette mortalité publique, s’il lui donnait l’assurance qu’elle n’aurait point regret de sa révélation.
Fabius aussitôt rapporta le fait aux consuls, les consuls au sénat, et l’ordre entier consentit à donner toute assurance à l’esclave. Alors elle déclara que c’était la perversité des femmes qui désolait la ville; que des matrones préparaient des poisons, et que si on la voulait suivre sur l’heure, on pourrait en saisir la preuve. On suivit l’esclave, on surprit quelques femmes occupées à cuire des drogues, on trouva des poisons cachés qu’on apporta au Forum : vingt matrones environ, chez qui on les avait saisis, furent amenées. […] Arrêtées aussitôt, [elles] dénoncèrent un grand nombre de matrones : 170 environ furent condamnées. Nul empoisonnement avant ce jour n’avait encore été jugé dans Rome.
On tint le fait pour un prodige : on vit là des esprits égarés plutôt que criminels; et comme les antiques traditions des annales rapportaient qu’autrefois, lors des retraites du peuple, le dictateur avait attaché le clou, et que cette solennité expiatoire avait ramené à la raison les esprits des hommes aliénés par la discorde, on s’empressa de créer un dictateur pour attacher le clou. On créa Gnaeus Quintilius, qui nomma Lucius Valérius maitre de la cavalerie. Le clou attaché, ils abdiquèrent leurs fonctions.
Mots-clés: Histoire antique
Vous voulez lire une autre historiette?
Source : Tite-Live, Histoire romaine, livre VIII, 18
Pierré-Caps, Alexandra, « L’état d’exception dans la Rome antique », in Civitas Europa, N°37, 2016, pp.339-349. URL : https://www.cairn.info/revue-civitas-europa-2016-2-page-339.htm
Images: Pixabay