Malgré ce que nous pourrions penser aujourd’hui, la chevalerie au Moyen âge n’est pas exclusivement masculine. Pendant plusieurs siècles, des chevaleresses ont commandé des armées, défendu des forteresses, participé aux croisades et combattu à cheval. Longtemps célébrées par les chroniqueurs, glorifiées dans les chansons de geste et même honorées par l’Église, elles ont pourtant disparu des récits historiques.
Du XIᵉ siècle jusqu’à la Renaissance, des chevaleresses apparaissent dans toute l’Europe occidentale. Leur présence est suffisamment fréquente pour être largement rapportée par les chroniqueurs médiévaux. Impossible de connaître leur nombre exact (comme pour les chevaliers), mais leur existence ne relève pas de l’anecdote.
Le terme même de chevaleresse possède une définition précise au Moyen Âge. Il ne désigne pas simplement l’épouse d’un chevalier. Il s’agit d’une femme de la noblesse qui combat à cheval et participe pleinement aux activités militaires de son temps.
Les textes médiévaux évoquent plusieurs de ces femmes guerrières. Isabel de Conches est décrite comme « aussi brave que plusieurs Amazones ». Mathilde l’Emperesse prend les armes au cours de la guerre civile anglaise. Richarde Visconti lève une armée pour délivrer son mari captif. La plus célèbre reste évidemment Jeanne d’Arc, mais elle constitue davantage l’arbre qui cache la forêt qu’une exception isolée.
Contrairement aux idées reçues, la société féodale fonctionne largement comme un partenariat entre époux. Lorsque le seigneur est absent (parti en guerre, en croisade ou fait prisonnier) son épouse assure la défense du château, de ses terres et de ses hommes.
Le contexte démographique y contribue également. Les guerres incessantes, les famines et surtout les grandes épidémies, comme la peste noire, déciment une partie considérable de la population européenne. Les hommes en âge de combattre viennent souvent à manquer. Dans ces circonstances, les femmes deviennent indispensables.
Cette participation n’est pas toujours bien accueillie. Les ecclésiastiques et de nombreux chroniqueurs considèrent ces combattantes avec méfiance et les qualifient parfois de viragos, des femmes jugées trop masculines. Mais, dans les situations d’urgence, leur engagement est accepté, voire encouragé.
Les femmes ne se contentent pas de défendre leurs châteaux. Beaucoup participent également aux croisades. Le droit canon considère alors la croisade comme un pèlerinage armé. Puisque les femmes ont le droit d’effectuer un pèlerinage, rien ne leur interdit juridiquement de rejoindre les expéditions vers la Terre sainte.
Les nobles partent souvent à cheval avec leurs familles. Les femmes du peuple suivent également les armées, à pied cette fois, assurant diverses fonctions logistiques.
Certaines combattent pourtant directement. En 1187, lors du siège de Jérusalem, Marguerite de Beverley raconte avoir revêtu une armure… faute de casque, elle utilise un simple chaudron posé sur sa tête. Malgré sa peur, elle transporte de l’eau aux défenseurs des remparts et participe à l’effort militaire.
Les chroniqueurs évoquent aussi des femmes manipulant des catapultes, comblant les fossés, soignant les blessés ou achevant les combattants ennemis sur les champs de bataille. Cette présence surprend profondément les chroniqueurs musulmans, qui voient dans ces guerrières un signe de décadence des armées occidentales.
Loin d’être cachées, ces femmes sont parfois glorifiées. Mathilde de Toscane, cheffe de guerre du XIᵉ siècle, reçoit du pape Grégoire VII le titre de soldate du Christ pour son engagement dans la réforme grégorienne. Les chansons de geste célèbrent également ces combattantes. Par exemple, La Chanson d’Antioche raconte le récit d’un bataillon entier de femmes participant à la première croisade.
À la fin du Moyen Âge apparaît même un thème artistique particulièrement populaire : celui des Neuf Preuses, pendant féminin des Neuf Preux. Ces héroïnes de l’Antiquité, de la Bible et de l’histoire médiévale décorent tapisseries, manuscrits enluminés et demeures aristocratiques. Les chevaleresses sont alors pleinement intégrées à l’imaginaire chevaleresque.
Leur disparition est progressive. À partir de la Renaissance, les représentations de femmes guerrières deviennent plus rares. En France, le tournant décisif intervient sous Louis XIV. La monarchie absolue renforce le pouvoir royal et s’appuie davantage sur le droit romain, qui restreint fortement les possibilités d’action des femmes. Celles-ci perdent progressivement le droit d’exercer certaines responsabilités politiques ou militaires.
Dans le même temps, les figures féminines combattantes sont tournées en dérision. Au XVIIIᵉ siècle, lorsque les encyclopédistes redécouvrent le mot chevaleresse, ils ne comprennent plus son sens originel. Ils en concluent qu’il désigne simplement l’épouse d’un chevalier. L’effacement est presque complet.
Au XIXᵉ siècle, lorsque l’histoire devient une discipline scolaire, elle privilégie largement les grandes figures masculines. Les chevaleresses disparaissent peu à peu de la mémoire collective.
Aujourd’hui, ces femmes sortent progressivement de l’ombre. Elles rappellent que le Moyen Âge fut bien plus complexe que les clichés qui l’entourent. La chevalerie était majoritairement masculine, certes, mais elle ne fut jamais exclusivement réservée aux hommes.
Les chevaleresses n’ont pas été une légende. Elles furent des stratèges, des cheffes de guerre, des défenseuses de forteresses et des combattantes à cheval. Si leur souvenir s’est estompé au fil des siècles, les sources médiévales montrent qu’elles occupaient bel et bien une place dans la société féodale. Leur redécouverte contribue aujourd’hui à enrichir notre compréhension du Moyen Âge et à restituer aux femmes une part oubliée de notre patrimoine historique.
Parmi les figures les plus remarquables, on retrouve Agnès Randolph, surnommée Black Agnes en raison de sa longue chevelure noire. En 1338, les troupes anglaises assiègent son château de Dunbar pendant plusieurs mois. Agnès dirige personnellement la défense.
Lorsque les catapultes anglaises endommagent les murailles, elle envoie une servante nettoyer tranquillement les impacts avec un chiffon, comme s’il ne s’agissait que de poussière. Le message est clair : les assauts ennemis sont dérisoires.
Le commandant anglais menace ensuite d’exécuter son frère, retenu prisonnier. La comtesse répond froidement que cela lui permettrait simplement d’hériter davantage. Au terme de six mois de siège, les Anglais abandonnent. Black Agnes entre dans la légende écossaise.
En juin 1342, la guerre de Succession de Bretagne fait rage. Depuis plusieurs semaines, les troupes françaises assiègent la ville d’Hennebont. Son seigneur, Jean de Montfort, est prisonnier. C’est donc son épouse, Jeanne de Flandre, qui prend le commandement de la cité.
Revêtue d’une cotte de mailles et d’un heaume, elle parcourt les rues à cheval pour organiser la défense. Elle ordonne aux habitants d’arracher les pavés, de préparer des chaudrons de chaux vive et d’armer les canons. Puis, à la faveur de la nuit, elle quitte la ville à la tête de trois cents soldats, traverse les lignes ennemies et incendie le camp français avec une torche.
L’armée française est d’abord surprise, mais reprend rapidement ses esprits. Jeanne doit battre en retraite jusqu’à Auray. Quelques jours plus tard, elle revient escortée par cinq cents chevaliers anglais. Face à ce renfort inattendu, les Français lèvent le siège. Son audace lui vaut le surnom de Jeanne la Flamme.
Mots-clés: Moyen Âge; Personnalités historiques
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Sophie Brouquet, Chevaleresses. Une chevalerie au féminin, Perrin, 2013
Elsa Mourgues. « Les chevaleresses, de la gloire à l’oubli ». Radio France, 07.09.2021. En ligne ici.
Manon Meyer-Hilfiger. « Les chevaliers au féminin : les chevaleresses, autrefois célébrées, aujourd’hui oubliées ». National Geographic, 30.04.2025. En ligne ici.
Sophie Brouquet. « Les femmes chevaleresses ont-elles réellement existé au Moyen Âge ? ». Historia, 26.12.2024. En ligne ici.
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