Il est parfois difficile de retracer l’histoire des expressions populaires. Si celle qui consiste à vendre la peau d’un ours se perd dans les multiples locutions du Moyen Âge, sa popularisation via un récit des plus célèbres est facile à retrouver…
L’expression Vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué fait référence à l’idée de se réjouir trop tôt d’un succès, ou de considérer quelque chose comme acquis avant de l’avoir réellement obtenu. Au sens littéral, cela signifie vendre un bien avant d’en avoir la possession et donc, prendre un risque en monnayant un bien qui n’existe pas encore.
Dans son sens figuré, l’expression avertit contre le fait de crier victoire avant d’avoir gagné, de se vanter ou de se féliciter prématurément d’une réussite incertaine. Il s’agit donc de ne pas se réjouir avant d’avoir atteint un objectif, une victoire ou une acquisition. En effet, il existe toujours des éléments imprévus qui pourraient empêcher d’atteindre ce but.
L’origine de cette expression remonte au Moyen Âge. Des versions similaires s’emploient déjà, comme «vendre la peau avant qu’on ait la bête». À cette époque, cela suggère déjà qu’il est imprudent de se réjouir d’un gain avant de l’avoir réellement acquis. Toutefois, c’est au XVIe siècle que l’expression prend une forme plus précise en mentionnant spécifiquement un ours, un animal symbolique dans la culture populaire de l’époque.
L’ours est effectivement au Moyen Âge un animal important. Des fêtes liées à l’ours sont encore célébrées au XVIe siècle, malgré sa diabolisation par l’Eglise, qui lui fait perdre son statut de «roi des animaux» au profit du lion. La chasse à l’ours, qui se développe au XVIe siècle, ainsi que la pratique des montreurs d’ours qui commence aussi à cette époque, véhiculent des images d’animal domestiqué et ridiculisé.
L’expression que nous connaissons aujourd’hui est popularisée par Jean de La Fontaine dans sa fable L’ours et les deux compagnons (1668). Dans cette fable, deux chasseurs, après avoir trouvé un ours, vendent prématurément sa peau avant de l’avoir capturé. Ils échouent dans leur chasse, et l’ours, qui leur parle, leur conseille de ne jamais vendre la peau d’un animal tant qu’il n’est pas capturé. La Fontaine n’a pas inventé l’expression, mais il a contribué à sa diffusion, la rendant ainsi célèbre.
Deux Compagnons, pressés d’argent,
À leur voisin fourreur vendirent
La peau d’un Ours encor vivant,
C’était le roi des ours, au compte de ces gens.
[…], l’Ours s’en va dans la forêt prochaine.
L’un de nos deux marchands de son arbre descend,
Court à son compagnon, lui dit que c’est merveille
Qu’il n’ait eu seulement que la peur pour tout mal.
Eh bien ! ajouta-t-il, la peau de l’animal ?
Mais que t’a-t-il dit à l’oreille ?
Car il t’approchait de bien près,
Te retournant avec sa serre.
Il m’a dit qu’il ne faut jamais
Vendre la peau de l’ours qu’on ne l’ait mis par terre.
Mots-clés: Animaux; Contes et légendes; Expressions
Vous voulez lire une autre histoire d’expression?
Nathalie Truche. « Vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué : explication ». Le mag des animaux, 31.08.2022. En ligne ici.
Nicolas Lafarge. « Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué ». La langue française, 15.01.2024. En ligne ici.
Pierre-Louis Lensel « D’où vient le fameux proverbe «Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué»? ». Historia, 02.09.2024. En ligne ici.
Domaine public, Wikimedia Commons.