Un jour, une histoire

1er juin 1310

Marguerite Porete face à l’Inquisition

Brûlée le 1er juin 1310 à Paris, Marguerite Porete demeure l’une des figures les plus singulières de la mystique médiévale. Son œuvre, Le Miroir des âmes simples, constitue un témoignage exceptionnel sur les courants spirituels marginaux du Moyen Âge. À travers une pensée radicale centrée sur l’amour divin et la liberté intérieure, elle s’oppose aux structures religieuses de son temps, au prix de sa vie.

Une béguine en marge des institutions

Originaire du comté de Hainaut, sans doute de Valenciennes, Marguerite Porete nait vers 1250. Elle appartient au mouvement des béguines, des femmes pieuses vivant en dehors des cadres monastiques traditionnels. Elle est tour à tour décrite comme une «béguine clergesse très savante» ou, de manière péjorative, comme une pseudo-mulier, terme désignant les béguines errantes.

Elle-même se présente comme une «mendiante créature» en rupture avec toutes les autorités religieuses.

Cette position d’indépendance la rapproche d’autres mystiques comme Hadewijch d’Anvers ou Béatrice de Nazareth, tout en marquant une radicalité propre. Elle insiste sur le caractère unique de son expérience spirituelle, distincte même de celle des autres béguines.

Marguerite Porete face à l’Inquisition
Gravure sur bois représentant une béguine, tirée de l'ouvrage Des dodes dantz, imprimé par Matthäus Brandis à Lübeck en 1489

Le Miroir des âmes simples

Marguerite rédige le Miroir des âmes simples en langue vernaculaire, ce qui constitue déjà une transgression dans un contexte où le latin domine la théologie. L’ouvrage adopte une forme dialoguée et allégorique, mettant en scène des figures comme Amour, Raison ou Âme.

Le Miroir se distingue aussi par sa richesse littéraire. Marguerite y développe une vision mystique fondée sur l’idée d’un Dieu conçu comme un flux d’amour infini, auquel l’âme peut s’unir pleinement.

Au cœur de son enseignement se trouve une progression en sept états de grâce, conduisant l’âme à son «anéantissement» en Dieu. À ce stade ultime, l’âme perd sa volonté propre, dépasse les vertus et les règles morales et atteint une union totale avec Dieu. Cette expérience repose sur une idée centrale: l’âme unie à Dieu n’est plus soumise aux médiations de l’Église ni aux obligations morales ordinaires.

Une doctrine controversée

Marguerite Porete affirme que l’âme parvenue à l’union divine peut user librement des choses créées, sans péché. Elle prône un dépassement des vertus, des institutions religieuses et du libre arbitre, considéré comme une forme de servitude.

Pour l’Eglise, ces idées sont profondément subversives. Le contact direct avec Dieu «sans intermédiaire» remet en cause le rôle du clergé et des sacrements. L’Inquisition y voit une hérésie.

Marguerite Porete face à l’Inquisition
Marguerite Porete, Mirouer des simples âmes, Chantilly BDC MS0157, 006 f.1r

Le procès et la condamnation

Un premier ouvrage de Marguerite est brûlé à Valenciennes à la fin du XIIIe siècle sur ordre de l’évêque de Cambrai. Malgré l’interdiction de diffuser ses idées, elle continue à faire circuler son œuvre.

Arrêtée et jugée à partir de 1307 par l’inquisiteur Guillaume de Paris, elle refuse de prêter serment et de renier ses positions. Après un an et demi d’emprisonnement, elle est condamnée comme hérétique.

Le 1er juin 1310, elle est brûlée vive en place de Grève à Paris, avec son livre. Elle devient ainsi la première femme exécutée en ce lieu. Son disciple, Guion de Cressonaert, qui a tenté de la défendre, écope d’une condamnation à la prison à vie.

Marguerite Porete face à l’Inquisition
Auteur inconnu, Brûler sur le bûcher, gravure, milieu du XIXe siècle

Une influence durable

Malgré la censure, l’œuvre survit clandestinement. On l’a traduit en latin, en anglais et en italien, pour la diffuser anonymement dans toute l’Europe. Les thèses extraites du Miroir serviront à alimenter le décret Ad nostrum lors du concile de Vienne (1311-1312), visant à condamner les béguines. Romana Guarnieri, médiéviste italienne du XXe siècle redécouvre le texte et rétablit Marguerite Porete comme son autrice.

A posteriori, Marguerite Porete incarne une forme extrême de liberté spirituelle au Moyen Âge. En affirmant la possibilité d’une union directe avec Dieu, sans médiation ni contrainte morale, elle a défié l’ordre religieux et social de son temps. Condamnée comme hérétique, elle apparaît aujourd’hui comme une figure majeure de la mystique occidentale, dont la pensée continue d’interroger les rapports entre foi, liberté et institution.

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Sources

Luisa Muraro. « Un livre et ses présents : corps et paroles de femmes dans la théologie Occidentale ». Clio, n°12, 2000. En ligne ici

Marie-Madeleine Castellani. « Marguerite Porete et Le Miroir des âmes simples et anéanties ». Nord’, N° 71, 2018. p.9-15. En ligne ici. 

Raoul Vaneigem. « Marguerite Porète (morte en 1310) ». Encyclopædia Universalis. En ligne ici. 

Robert E Lerner et al. Marguerite Porete et le “Miroir des simples âmes” perspectives historiques, philosophiques et littéraires. [Paris], 2013.

Images

Domaine public, Wikimedia Commons

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