A l’extrémité de Plainpalais se trouve une œuvre discrète, qui passe presque inaperçue dans le paysage. Cette discrétion est volontaire: elle rappelle la mémoire d’un homme, Nicolas Lemaître, injustement mis à mort, et dont Genève a oublié le souvenir pendant trois siècles…
Nicolas Lemaître (1662–1707) est un maître horloger genevois de confession protestante. Son histoire est liée à une crise politique qui secoue Genève au début du XVIIIᵉ siècle. Cette dernière inaugure ce qu’on appelle les «Révolutions genevoises», marquées par des affrontements répétés entre un pouvoir oligarchique solidement installé et une bourgeoisie revendiquant l’exercice effectif de la souveraineté populaire.
À Genève, la souveraineté appartient en principe au Conseil général, composé des citoyens et bourgeois. Dans les faits cependant, le pouvoir est confisqué par des conseils restreints, le Conseil des Vingt-Cinq et le Conseil des Deux-Cents, dominés par un petit nombre de familles citoyennes genevoises.
Inspirés par l’avocat Pierre Fatio, Nicolas Lemaître et plusieurs centaines de citoyens réclament en 1707 une série de réformes démocratiques. Vote au bulletin secret, limitation de la concentration familiale du pouvoir, publication des lois, droit d’initiative du Conseil général et réforme des modes d’élection. Sous la pression de manifestations populaires, un compromis minimal est accepté le 26 mai. Cependant, il ne concède que la publication des édits. Le mécontentement persiste, et le gouvernement, assuré du soutien militaire de Berne et de Zurich, choisit la répression.
Le 17 août 1707, Pierre Fatio et Nicolas Lemaître sont arrêtés. Accusé à tort de complot, Lemaître est emprisonné, torturé, puis pendu publiquement à Plainpalais le 23 août 1707. Il clame son innocence jusqu’au pied du gibet. Les historiens s’accordent aujourd’hui à reconnaître le caractère infondé de sa condamnation. Pierre Fatio sera exécuté à son tour, secrètement, le 6 septembre 1707 par fusillade.
La Ligne brisée est une œuvre commémorative dédiée à Nicolas Lemaître, victime oubliée de cette répression politique. Implantée à Plainpalais, lieu même de son exécution, l’œuvre entend réparer symboliquement plus de trois siècles d’oubli.
Elle se compose d’un bloc monolithique en pierre calcaire, d’un peu plus d’un mètre de haut, dont la face supérieure est tronquée, formant un plan incliné. Cette forme ambiguë concentre plusieurs registres symboliques. Elle évoque à la fois une tribune d’orateur confisquée au peuple, un socle sans statue, un billot d’exécution et une colonne brisée, métaphore d’une vie interrompue. L’absence de figure humaine est volontaire. Elle matérialise l’effacement de Lemaître de la mémoire collective.
Dans la masse du plan incliné se trouve un QR code sculpté. Celui-ci renvoie à une page officielle de la Ville de Genève relatant les événements de la crise de 1707 et l’exécution de Nicolas Lemaître. Ce dispositif introduit une dimension à la fois pédagogique et interactive.
Sur le plan symbolique, le QR code fonctionne comme un langage secret. Il concentre une grande quantité d’informations sur une surface réduite, tout en rappelant la fragilité de la mémoire: lisible un jour, indéchiffrable le lendemain. (*le QR Code renvoie d’ailleurs, pour l’instant, sur une page qui n’existe plus…)
L’inauguration symbolique de l’œuvre (qui a eu lieu le 10 octobre 2018) s’inscrit dans le contexte de la Journée mondiale contre la peine de mort, célébrée chaque 10 octobre sous l’égide de la Coalition mondiale contre la peine de mort. En rappelant une exécution injuste perpétrée à Genève même, La Ligne brisée relie le passé local aux combats contemporains pour l’abolition universelle de la peine capitale. L’œuvre rappelle que l’erreur judiciaire, la raison d’État et l’arbitraire ne sont pas des abstractions historiques, mais des réalités humaines aux conséquences irréversibles.
Vous voulez connaître l’histoire d’un autre monument?
Alfred Dufour. « Genève au Siècle des lumières : la république éclairée ». Histoire de Genève, 2014, Presses Universitaires de France.
Site de Vincent Dubois.
« Dévoilement du monument en hommage à Nicolas LEMAÎTRE (1662 – 1707) ». Dossier de presse de la Ville de Genève, 2018. En ligne ici.
Martine Piguet. « Lemaître, Nicolas ». Dictionnaire historique de la Suisse, 29.06.2006. En ligne ici.
« Un monument à la mémoire de Nicolas Lemaître ». Site de la Ville de Genève. En ligne ici.
Images 1 et 2. Domaine public, Wikimedia Commons.
Image 3. Photographie de l’autrice.