Longtemps ignorée, la figure de Claudine Levet émerge aujourd’hui comme un visage féminin significatif du mouvement réformateur à Genève. Citadine lettrée, prédicatrice, c’est une actrice de premier plan dans la diffusion des idées protestantes.
On ne connaît ni la date de naissance, ni celle du décès de Claudine Levet. En 1532, elle est déjà l’épouse d’Aymon Levet, apothicaire établi à Saint-Gervais. Dans un contexte où l’alphabétisation féminine demeure exceptionnelle, même dans les élites, elle sait pourtant lire, et même expliquer les Écritures, ce qui fait d’elle une figure remarquable.
D’abord réticente aux idées protestantes, elle se convertit progressivement, entraînant dans son sillage son mari, ses proches, et un cercle de femmes influentes. Son salon devient un lieu de rencontre pour les premiers prédicateurs évangéliques, qu’elle héberge à ses risques et périls, puisque la Réforme n’est pas encore reconnue dans la cité.
En 1535, le rôle charismatique de Claudine Levet est officiellement reconnu. Les magistrats de la ville lui confient la mission d’intervenir auprès des sœurs clarisses de la rue Verdaine pour les convaincre d’abandonner leur cloître. Bien qu’elle ne parvienne pas à convaincre les religieuses et que l’épisode dégénère en dispute, son intervention publique reste exceptionnelle.
Avec Marie Dentière, autre figure féminine de la Réforme, elle forme un duo théologique redouté. Leur prise de parole dans un espace jusque-là strictement masculin souligne l’ouverture momentanée provoquée par la crise religieuse. Mais cette brèche se referme rapidement.
Avec l’institutionnalisation de la Réforme à Genève, le monopole de la prédication est confié aux pasteurs, excluant de facto les femmes du discours religieux public. Claudine Levet disparaît peu à peu des sources officielles, bien que sa reconnaissance sociale perdure. Devenue veuve en 1537, elle administre seule le patrimoine familial, un rôle juridique important.
Sa vie personnelle reste marquée par des luttes. Remariée à un chirurgien violent, elle ose dénoncer publiquement ses maltraitances, une prise de parole rare pour une femme de l’époque. Mais ce courage lui vaut des représailles: accusée à son tour de désobéissance conjugale et de sympathies anabaptistes, elle passe un temps en prison. Finalement, elle quitte Genève et s’installe dans le canton de Vaud, où elle épouse un pasteur proche de Pierre Viret et Jean Calvin. Son engagement religieux reste ainsi central dans son existence.
Comme le souligne l’historienne Daniela Solfaroli Camillocci, professeure à l’Institut de l’Histoire de la Réformation de l’Université de Genève, les femmes ont activement participé aux conflits religieux dans l’espace public dès 1535. Leur engagement permet de souligner le caractère populaire de la Réforme à Genève, loin d’un simple projet porté par des élites masculines. Claudine Levet, Henriette Bonna, Marie Dentière et les autres ont su faire entendre leurs voix, au prix de contestations et de marginalisations.
La Réforme, si elle a semblé brièvement offrir un espace d’expression religieuse aux femmes, n’a pas été un mouvement émancipateur à long terme. Elle a favorisé l’alphabétisation, encouragé l’étude individuelle de la Bible et valorisé le rôle de la femme au sein du foyer chrétien, mais elle a aussi fermé les portes de l’autorité religieuse et publique aux femmes. La prédication féminine, d’abord tolérée dans le contexte chaotique des débuts, est rapidement proscrite.
Claudine Levet illustre une Réforme vécue au féminin, faite d’audace, de prises de risques et d’engagement spirituel profond. Reconnue plusieurs siècles après sa mort, elle a aujourd’hui une rue à son nom. Aussi, bien cachée parmi une foule de Genevois, elle est représentée sur le mur des Réformateurs dans un des bas-reliefs, preuve de son engagement et de sa notoriété à son époque.
Vous voulez lire une autre histoire des noms de rues?
Daniela Solfaroli Camillocci, « Claudine Levet ». 100Elles*, en ligne ici.
Daniela Solfaroli Camillocci. « Le conflit religieux qui a donné la parole aux femmes ». Campus, n°150, octobre 2018. En ligne ici.
Laurence Villoz. « Ce que la Réforme a apporté aux femmes ». Réformés, 07.08.2017. En ligne ici.
Images 1, 2 et 4. Photographies de l’autrice.
Image 3. Domaine publique, Wikimedia Commons.