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De quand date l’appellation «Vieille-Ville» de Genève?

L’expression «Vieille-Ville» à Genève ne renvoie pas à une dénomination officielle, mais à une construction progressive du regard porté sur la ville historique. Longtemps, la cité n’a pas eu besoin de qualifier son noyau ancien. Celui-ci constituait en effet la ville tout entière. Ce n’est qu’à partir du XIXᵉ siècle, lorsque Genève s’ouvre, s’étend et se transforme, que l’appellation «Vieille-Ville» émerge, pour désigner un espace devenu distinct au sein d’un ensemble urbain en rapide mutation.

Une occupation continue

Le territoire que l’on nomme aujourd’hui la Vieille-Ville correspond au noyau originel de Genève, centré d’abord sur la colline Saint-Pierre, puis englobant par la suite également les rues basses et le quartier de Saint-Gervais sur la rive droite. L’histoire urbaine de Genève se caractérise par une continuité exceptionnelle d’occupation, depuis l’oppidum allobroge de la fin du IIᵉ siècle avant J.-C. jusqu’à aujourd’hui.

Cette permanence est indissociable de la fonction défensive du site. Dès l’Antiquité, la ville se replie à l’intérieur d’une enceinte. Tout au long du Moyen Âge et de l’époque moderne, la contrainte des remparts favorise une densification verticale et une forte concentration des fonctions politiques, religieuses et économiques dans la ville haute.

Avec la Réforme et la transformation de Genève en République, cette logique s’accentue encore. Les faubourgs sont rasés pour des questions militaires. La ville vit presque exclusivement à l’intérieur de ses murailles. Les fortifications ne sont cependant pas un élément immuable de l’architecture genevoise. De l’Antiquité au XIXe siècle, elles ont souvent bougé: détruites, reconstruites, agrandies pour accueillir un plus large territoire, les dernières se fixent une dernière fois au XVIIIe siècle, englobant la ville haute, les actuelles rues-basses, l’Île et le quartier de Saint-Gervais.

De quand date l’appellation «Vieille-Ville» de Genève?
Nicolas Chalmandrier, Plan de Genève, gravure, 1773.

La destruction des fortifications

Un tournant décisif survient au milieu du XIXᵉ siècle, avec la destruction des fortifications, décidée en 1849 dans le contexte de la Révolution radicale menée par James Fazy. L’abattement des remparts met fin à des siècles d’enfermement spatial et ouvre la voie à une extension urbaine sans précédent: la future «ceinture fazyste».

En quelques décennies, Genève triple presque sa surface. De nouveaux quartiers, conçus selon des principes modernes, voient le jour sur les terrains libérés: rues larges, places aérées, immeubles neufs, équipements publics, réseaux techniques performants. Ces quartiers incarnent la modernité, l’hygiène, la circulation et le progrès, en dialogue avec les grands modèles européens, notamment parisiens.

La Vieille-Ville est nommée, mais passe proche de la destruction

Par contraste, la ville ancienne apparaît de plus en plus comme un héritage problématique. Les préoccupations hygiénistes, très vives dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, mettent en lumière l’insalubrité supposée des quartiers historiques: ruelles étroites, manque d’air et de lumière, bâtiments vétustes. La réfection et parfois la destruction d’anciens immeubles, tant dans la ville haute que dans des quartiers comme Saint-Gervais, s’inscrivent dans cette logique d’assainissement.

C’est dans ce contexte que l’expression «Vieille-Ville» commence à apparaître dans la presse à la toute fin des années 1850. Son usage écrit suppose un usage oral tout aussi courant, voire plus ancien. Le terme sert à désigner l’ensemble de la ville telle qu’elle existait à l’intérieur des anciens remparts. L’appellation marque une rupture symbolique. Désormais, Genève se pense comme une ville composée de parties distinctes, opposant l’ancien et le nouveau, le centre historique et les quartiers de l’extension.

De quand date l’appellation «Vieille-Ville» de Genève?
Valentine Mallet, démolition d’un immeuble de la rue du Rhône à Genève, photographie, vers 1905. Bibliothèque de Genève

L’essor de l’appellation au XXᵉ siècle

Au XXᵉ siècle, l’usage du terme «Vieille-Ville» se généralise et s’ancre durablement dans le langage courant. Il est employé dans les documents administratifs, les journaux, les guides touristiques et les discours politiques. Cette diffusion accompagne les grands débats sur l’avenir du quartier historique.

Des plans d’aménagement au début du siècle, élaborés dans un contexte dominé par l’hygiène publique et l’essor de l’automobile, envisagent des transformations radicales: élargissement des voies, démolitions massives, séparation nette entre la ville haute et la ville basse. La Vieille-Ville est alors perçue comme un espace à assainir, parfois même à « déménager », selon les termes ironiques de certains opposants dans la presse.

Ces projets suscitent toutefois une mobilisation croissante en faveur de la sauvegarde du cadre historique. Associations, architectes et citoyens défendent l’idée que la valeur de la Vieille-Ville ne réside pas seulement dans quelques monuments isolés, mais dans la cohérence d’un tissu urbain hérité. Progressivement, l’appellation perd son caractère simplement descriptif ou dépréciatif pour devenir une appellation patrimoniale.

Au fil du XXᵉ siècle, «la Vieille-Ville» s’impose ainsi comme un nom partagé, porteur d’identité. Entrée dans tous les usages, l’expression consacre la transformation du regard porté sur la ville historique, d’un espace jugé obsolète à un patrimoine central de l’histoire genevoise.

De quand date l’appellation «Vieille-Ville» de Genève?
La Vieille-Ville de Genève...
De quand date l’appellation «Vieille-Ville» de Genève?
... face à la Genève "neuve" du XIXe siècle!

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Sources

Ouvrage principal : Ripoll, David, et Léo Biétry. Genève, la ceinture Fazyste 1850-1914. Berne: Société d’histoire de l’art en Suisse SHAS, 2024.

Léa Frischknecht. « Quand Genève voulait raser une partie de sa Vieille-Ville. Tribune de Genève, 08.03.2025. En ligne ici.

Martine Piguet, Jean Terrier, Charles Bonnet, Liliane Mottu-Weber, Irène Herrmann, Charles Heimberg. « Genève (commune) ». Dictionnaire historique de la Suisse, 07.02.2018. En ligne ici. 

Images

Images 1, 4 et 5. Photographie de l’auteure.

Images 2 et 3. Domaine public, Wikimedia Commons

D’autres images de la destruction de la Vieille-Ville par Valentine Mallet, photographe, se trouvent sur le site du Centre iconographique genevois.

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