Les recettes historiques

La cuisine à travers les siècles

Art et Histoire

L’histoire de la nourriture dans l’art

Tantôt modèle, tantôt matériau constitutif d’une œuvre, la nourriture fascine les artistes depuis la nuit des temps. De la peinture classique aux performances contemporaines, elle s’impose comme un miroir de nos sociétés, un révélateur de nos rapports à la nature, au plaisir et à la consommation.

Des fresques antiques aux tableaux du XVIe siècle

Les premières représentations artistiques de nourriture remontent à l’Antiquité. Le peintre grec Piraïkos, au IIIᵉ siècle avant J.-C., peignait déjà des scènes de cuisine. Dans les tombeaux égyptiens ou sur les mosaïques romaines, les aliments et banquets figurent les plaisirs simples de la vie terrestre et la promesse d’abondance dans l’au-delà.

Cependant, il faut attendre le XVIᵉ siècle pour que la nourriture devienne un sujet pictural à part entière. Lorsque la Réforme interdit les thèmes religieux dans les territoires protestants, les artistes se tournent vers le quotidien. C’est ainsi que la nature morte s’impose peu à peu.

L’histoire de la nourriture dans l’art
Le Caravage, Corbeille de fruits, huile, vers 1599.

Nature morte et nourriture

Une nature morte est une composition d’objets inanimés, naturels ou fabriqués par l’homme: fruits, fleurs, gibiers, vaisselle, livres, instruments de musique… Le terme vient du néerlandais stilleven, littéralement «vie silencieuse». Longtemps, la nature morte reste un genre mineur.

Cependant, au XVIIᵉ siècle, la nature morte atteint son apogée aux Pays-Bas. Les maîtres flamands et hollandais comme Pieter Claesz ou Willem Kalf développent ce genre, en peignant de façon réaliste un maximum de textures dans une seule toile (étain, verre, aliments, etc.).

Le poète Paul Claudel, dans son Introduction à la peinture hollandaise (1935), décrit ces tableaux comme des «merveilles de proposition paisible». Selon lui, ces œuvres frugales, composées souvent de pain, de vin et d’un poisson, évoquent discrètement le repas eucharistique. La nature morte se charge très vite de symboles. Les mets délicats, les vins précieux, les objets d’orfèvrerie évoquent la richesse et le plaisir des sens.

L’histoire de la nourriture dans l’art
Pieter Claesz, Nature morte, huile, 1640-1649.

De la frugalité à la modernité

Au fil des siècles, les artistes réinventent le genre. Chaque époque, chaque courant et chaque artiste se réapproprient la nature morte, qui devient un support pour exprimer diverses idées. Cézanne, Van Gogh, Matisse ou encore Manet, tous poursuivent cette exploration d’un quotidien banal sublimé.

Aujourd’hui encore, cette fascination perdure. Les réseaux sociaux, avec le phénomène du foodporn, prolongent cette tradition du regard appétissant. La table devient tableau, la photo devient nature morte numérique. La nourriture continue d’être le terrain privilégié où s’exprime notre rapport au désir, à la beauté et au temps qui passe.

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Amalie Kaercher, Nature morte aux fleurs avec des raisins, huile, 1857

Ode et critique de la société de consommation

Dans les années 1960, avec l’avènement du Pop Art, la nourriture devient un emblème de la société de consommation. Andy Warhol, avec ses Campbell’s Soup Cans (1962), érige la boîte de conserve au rang d’icône artistique. Son compatriote Duane Hanson crée, quelques années plus tard, Supermarket Lady (1969), sculpture hyperréaliste d’une ménagère poussant un chariot débordant de victuailles.

Cette approche ambivalente, entre fascination et critique, se retrouve dans l’œuvre de nombreux artistes. L’ironie culmine avec The Undrinkable Can, projet satirique dénonçant l’exploitation de l’eau par Coca-Cola au Mexique. Ces canettes scellées, impossibles à boire, symbolisent une consommation devenue absurde.

L’histoire de la nourriture dans l’art
Les peintures Campbell’s Soup Cans d’Andy Warhol exposées au Museum of Modern Art, 2006

La nourriture comme acte militant ou comme performance

Face à l’excès, l’art s’engage. Certains artistes dénoncent le gaspillage alimentaire et valorisent les produits rejetés. Eliza Eliazarov, dans Waste Not, sublime les déchets organiques en compositions rappelant les natures mortes de Cézanne ou de Matisse. Sarah Phillips, avec Ugly Produce is Beautiful, redonne leur dignité aux fruits et légumes jugés «moches».

Au-delà de la dénonciation, la nourriture devient un support de réflexion sur le lien social. Daniel Spoerri, fondateur du Eat Art, transforme les restes de repas en «tableaux-pièges», fixant dans la matière les traces d’un moment partagé.

D’autres conçoivent des repas-performances où le public devient acteur. Manger, casser son assiette, sentir la nourriture pourrissante d’une installation… Ces œuvres redonnent à la nourriture sa dimension humaine et communautaire.

De La Corbeille de fruits du Caravage à la banane scotchée de Maurizio Cattelan, la nourriture n’a cessé d’incarner les réflexions et contradictions de son époque: nécessité et gaspillage, plaisir et dégoût, nature et industrie. Entre esthétisme, satire et engagement, la nourriture reste un formidable révélateur de nos désirs et de nos dérives. La nourriture dans l’art nourrit ainsi le corps, l’esprit… et la réflexion.

L’histoire de la nourriture dans l’art
Jill Wellington, Fraises, 2015. Pixabay

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Sources

Claire Halconruy. « La nourriture dans l’art ». Artsper, 26.02.2024. En ligne ici. 

Florence Grivel. « La nourriture dans l’art, un sujet qui fait historiquement recette ». RTS. En ligne ici. 

« Les origines de la nature morte ». Academy Art Explora. En ligne ici. 

Maïlys Celeux-Lanval. « La nourriture, cet art total qui nous obsède ». Beaux-Arts, 25.01.2020. En ligne ici. 

Images

Images 1 à 5. Domaine public, Wikimedia Commons.

Image 6. Pixabay, utilisation libre.

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