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Journaliste d’investigation et aventurière intrépide

La folle vie de Nellie Bly

À la fin du XIXᵉ siècle, alors que le monde du journalisme est presque exclusivement masculin, une jeune femme américaine bouleverse les règles du métier et redéfinit le rôle de la presse. Son nom de plume: Nellie Bly. De son vrai nom Elizabeth Jane Cochrane, elle s’impose comme une figure emblématique du journalisme d’investigation, une pionnière de l’infiltration et une aventurière hors norme. Reporter, globe-trotteuse et chef d’entreprise, elle s’impose à une époque où les femmes n’avaient encore que peu de place dans l’espace public.

Les débuts d’une vocation

Née en 1864 près de Pittsburgh, Elizabeth grandit dans un environnement aisé, jusqu’à ce que la mort de son père ne plonge la famille dans la précarité. Sa mère, victime d’un second mariage violent, doit divorcer, et la jeune fille quitte l’école à quinze ans pour l’aider à gérer un pensionnat.

Son destin bascule en 1885 lorsqu’elle lit dans le Pittsburgh Dispatch un article intitulé «What Girls Are Good For» («À quoi servent les filles») qui prétend que les femmes au travail sont une monstruosité. Outrée, elle rédige une réponse cinglante signée «Orphan Girl» («l’orpheline»). Séduit par son audace, le rédacteur en chef l’embauche. Pour préserver l’anonymat de sa famille, elle adopte le pseudonyme Nellie Bly, inspiré d’une chanson populaire de Stephen Foster.

Très vite, elle se distingue par son regard critique sur les conditions de vie et de travail des ouvrières. Cependant, face à la censure et aux pressions industrielles, elle est cantonnée aux rubriques féminines. Refusant cette limitation, elle s’envole pour le Mexique, à une époque où il est presque impensable qu’une femme soit correspondante à l’étranger. Ses reportages dénoncent la corruption et les atteintes à la liberté de la presse du régime de Porfirio Díaz. Expulsée du pays, elle rentre aux États-Unis, désillusionnée mais plus déterminée que jamais à écrire et militer.

La folle vie de Nellie Bly
Portrait de Nellie Bly au Mexique, 1888

Dix jours dans un asile

En 1887, Nellie Bly rejoint le prestigieux New York World dirigé par Joseph Pulitzer, qui lui confie une mission aussi risquée qu’innovante: se faire interner dans un asile psychiatrique pour en dénoncer les conditions de vie. Sous le faux nom de Nellie Brown, elle simule la folie jusqu’à être admise au New York City Lunatic Asylum.

Son immersion révèle l’inhumanité du système: les patientes sont affamées, battues, enfermées dans le froid, et certaines ne sont même pas malades, simplement pauvres ou immigrées sans défense. Après dix jours d’enfer, un avocat du World obtient sa libération.

Ses articles, publiés sous le titre «Ten Days in a Madhouse», provoquent un scandale national. Une enquête judiciaire suit, entraînant une augmentation des budgets publics et une réforme des hôpitaux psychiatriques new-yorkais. Ce reportage marque une révolution dans la presse. Pour la première fois, une journaliste s’infiltre pour révéler la vérité. Nellie Bly ouvre ainsi la voie au journalisme d’investigation moderne.

La folle vie de Nellie Bly
Le New York City Lunatic Asylum en 1893.

Le tour du monde en 72 jours

Deux ans plus tard, en 1889, Nellie Bly propose à Pulitzer une idée audacieuse: faire le tour du monde en moins de 80 jours, à la manière de Phileas Fogg, héros du roman de Jules Verne. D’abord sceptique, son patron finit par accepter.

Le 14 novembre 1889, à 25 ans, elle quitte Hoboken, New Jersey, avec une seule valise et une robe de voyage. À chaque escale, elle envoie des dépêches au World, qui publie son périple comme un feuilleton captivant. En France, elle rencontre Jules Verne, qui lui glisse en souriant: «Si vous le faites en 79 jours, je vous applaudirai des deux mains».

Elle fera mieux: 72 jours, 6 heures et 11 minutes. À son retour, une foule l’acclame à Jersey City. Nellie Bly devient la première grande reporter du monde et un symbole d’émancipation féminine. Son récit, Around the World in Seventy-Two Days, connaît un immense succès.

La folle vie de Nellie Bly
Nellie Bly à son départ du tour du monde, 1889.

De l’usine à la guerre

En 1895, Nellie Bly épouse le riche industriel Robert Seaman, de quarante-deux ans son aîné. À la mort de son mari en 1904, elle prend la tête de son entreprise, Iron Clad Manufacturing Co., et se distingue encore. Elle dépose plusieurs brevets industriels et améliore les conditions de travail de ses employés: assurance santé, bibliothèques, loisirs, salaires équitables…
Mais les malversations de ses comptables mènent la société à la faillite.

En 1914, ruinée, elle repart en Europe et devient la première femme correspondante de guerre sur le front de l’Est pendant la Première Guerre mondiale. Ses reportages décrivent l’horreur des tranchées avec une intensité rare. De retour à New York, elle continue d’écrire pour défendre les plus vulnérables et soutenir le droit de vote des femmes. Elle s’éteint en 1922, à 57 ans, des suites d’une pneumonie.

Journaliste d’avant-garde, globe-trotteuse, féministe avant l’heure, Nellie Bly a transformé la presse en outil d’action sociale et politique. Elle a prouvé qu’une femme pouvait briser toutes les barrières: celles de la folie, de la distance et des préjugés.

La folle vie de Nellie Bly
Nellie Bly en Pologne, 1914.

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Sources

Alexandra Lapierre et Christel Mouchard. Elles ont conquis le monde : les grandes aventurières (1850-1950). Arthaud, 2007.

Élodie Font. « Qui était Nellie Bly, première femme grand reporter et aventurière ? ». Radio France, 20.07.2020. En ligne ici. 

Giorgio Pirazzini. « Tour du monde en 72 jours : Nellie Bly, première femme grand reporter ». National Geographic, 12.10.2025. En ligne ici. 

Norwood Chicago, Arlisha et Mariana Brandman. « Nellie Bly». National Women’s History Museum, 2022. En ligne ici. 

Virginie Ollagnier (Scénariste) et Carole Maurel (Illustratrice). Nellie Bly: Dans l’antre de la folie. Glénat, 2021. 

Images

Images: Domaine public, Wikimedia Commons

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